_ Musique : Imogen Heap < Hide and Seek Enfance. Epoque lointaine. Trop courte à notre goût. Qu'on ne peut retrouver d'aucune manière. Sauf grâce à ces flottements étranges, qui traversent de temps à autres nos cervelles fatiguée par le fait d'être adulte : Les souvenirs. Cela peut se manifester par toutes sortes de choses. L'important, c'est l'empreinte qu'ils laissent dans notre mémoire. L'odeur des cookies en train de dorer dans le four, la cachette secrète de la boîte à bonbon de Mamie. Le rire de Papy, et ses histoires rocambolesques. L'endroit exact où le plancher de la chambre craque. Les pas de maman dans l'escalier. Son baiser quand elle croit qu'on dort. Tant de souvenirs emprunt à nous refiler un sourire éphémère. Et il y en a d'autres qu'on n'aurait jamais voulu se remémorer. Comme... Les pleurs d'une s½ur, à travers un mur. Presque en courant, Leïla traverse le couloir. Elle entre sans frapper. Dans le lit, au milieu de la pièce, Callie est recroquevillée. Elle tient tout contre elle, un oreiller qui sert de cercueil à ses larmes. Leïla, s'approche le plus lentement du monde, avec sa grâce habituelle. Elle contourne le lit et s'y installe. Elle se sert de toutes se forces ce petit bout de femme qui porte son sang. Callie refuse de lui faire face, par honte de ses larmes, mais accepte l'étreinte. Leïla pose son menton au creux de l'épaule de son aînée et lui prend la main. Calliope à six années de plus que sa jeune s½ur. En temps normal, elle n'habite pas ici, mais dans une maison sur la côte, près du lycée où elle travaille en temps que professeur de littérature anglaise. Si elle a momentanément réaménagé dans le manoir familial, c'est pour ne pas laisser Hanna se noyer dans le chagrin. Et puis aussi pour ne pas rester seule, pour ne pas faire de bêtise, même si ça, elle ne l'avouera pas. Callie a toujours été la plus émotive, la plus sensible. La plus fragile aussi. L'opposé même de sa cadette. Pourtant une force inexplicable les implique toutes deux dans un sentiment rare. Callie pleure, Leïla console. Leïla fait les bêtises, Callie plaide en sa faveur. Accord parfait. Bientôt, le souffle de la plus vieille des deux Trump, se fait régulier, et Leïla comprend qu'elle s'est endormie, au creux de ses bras, juste comme avant. Elle se dégage de l'étreinte, le plus doucement possible, et descend les escaliers de marbre dans un abominable silence qu'elle se surprend à détester. Elle ouvre la porte d'entrée, et une fois sur le perron, fouille dans les poches de son jean trop grand, pour en ressortir un paquet de longues cigarettes sans filtres. Elle en allume une, dans la vive et soudaine lumière de son briquet. Mauvaise habitude prise il y a longtemps, et qu'elle n'est pas encore prête à quitter.
- "Il t'aimait, tu sais?" La voix rauque et grave a tranché la nuit obscure.
Leïla sursaute. Elle a eu peur. Elle a toujours peur. Constamment. De son ombre. Des voix dans sa tête, des gens qui lui donnent des frissons, du "plus tard", du "peut-être". Elle a peur de tout, Leïla. Elle a peur de la vie. Elle se tourne vers Hannah, assise sur le banc en bois. Elle a l'air d'une gamine perdue, pauvre mère. Leïla se ressaisit, et secoue la tête, en tirant une bouffée de sa drogue douce.
- "C'est facile d'aimer les gens, quand on est mort."
Son ton est froid. Presque indifférent, mais une colère certaine y est perceptible. Ce qu'elle aurait voulu, elle, c'est que ce soit lui qui lui dise. Alors peut-être, n'aurait-il pas tout gâché. Leïla frisonne. Le vent de novembre, la prend aux tripes. Elle recrache la fumée, tel qu'on l'aurait fait dans un vieux film des années 60. La lune n'est pas pleine mais elle est magnifique. C'est un ciel sans étoile, sans nuages. Et depuis toute petite, elle a prit l'habitude de faire un v½u, lorsqu'il en est ainsi.
- "Tu peux pleurer, tu sais." Souffle Hanna. La jeune fille secoue la tête. "Tu ne pourra pas toujours être le super héros, Leï. C'est pas obligatoire, d'être toujours forte, de ne jamais avoir mal."
Elle se tourne vers sa mère, avec un peu plus d'émotion qu'à son habitude.
- "Mais si moi, je craque, si moi, j'hurle comme j'en crève d'envie, alors qui sera là pour Callie? Qui sera là, pour toi, maman?" Murmure t-elle doucement, comme une enfant qu'elle est.
Hanna semble réfléchir une seconde. Elle n'a pas de réponse. Alors Leïla hausse les épaules avec cet air "Tu vois, je te l'avais dit" qu'elle possède depuis toujours. La mère se lève. Elle tremble de tous ses membres, et ce n'est pas à cause du froid nocturne.
- "Je t'aime, mon ange."
Leïla ferme les yeux, imprimant profondément cette image dans sa mémoire. Hanna doit se lever sur la pointe des pieds pour embrasser la tempe de sa fille, qu'elle n'a pas vu grandir. Elle se dirige vers la porte, l'ouvre, puis se retourne.
- "Un de ces jours, il faudra que tu te laisses sauver, super-héros."
La jeune fille, lui accorde un sourire pauvre, et lui chuchote un inaudible merci. Hanna disparaît, le sourire de Leïla également. Seule, de nouveau. Elle s'adosse à la balustrade, le temps de terminer la cigarette qui lui bouffe les poumons. Elle n'a que très peu de certitudes, et elle sait parfaitement, que rien n'est absolu. Rien. La vérité, la vie, la famille, les lois, la justice. Toutes ces choses ne sont que des mythes inventées par l'homme pour se rassurer. Mais il y a une exception. Une vérité universelle, que même elle, la fille la plus pessimiste du monde ne peux nier : Les mamans ont toujours raison. Croyez-le. Si ce n'est pas dans l'absolu, ce sera dans le futur, mais c'est une certitude. Elles sont dans l'incapacité d'avoir tort. Leïla traverse le jardin, et découvre que sa vieille balançoire improvisée avec un pneu, est toujours là, à sa place d'antan. Son grincement semblable à un cri, lui a manqué, elle ne s'en était jamais aperçue. Elle s'y assied, en ressassant les paroles d'Hanna. C'est son devoir de protéger sa chaire, son sang. Son père n'a pas sût tenir ce rôle, elle, elle en sera à la hauteur. Et tant pis, si il faut que ses cicatrisations soit à l'intérieure. Tant pis, si ses cris, devront être étouffés dans l'oreiller. Elle pourrait bien crever pour les sourires de sa mère, de Callie. C'est tout ce qui compte à présent. Bien sûr, elle sait parfaitement, qu'un pétage de câble est prévisible, qu'elle craquera à un moment ou a un autre : Personne ne peut faire semblant d'aller bien, sans en dépérir.